Parfois l’Ange se tait

Vous trouverez ci-dessous les 3 premiers chapitres du roman Parfois l’Ange se tait. Vous pouvez acheter le roman sur Amazon (version papier et kindle), ou télécharger l’ebook en échange d’un don du montant de votre choix ICI.

roman resume parfois l'ange se tait

Prologue

Dix-huit mois plus tôt

 

Noémie

Assise seule sur les bancs de la cathédrale, Noémie écrivait une longue lettre à Thomas. Trois rangées devant elle, un couple basque priait, côte à côte, genoux à terre et têtes baissées. Ils devaient avoir soixante ans, peut-être soixante-dix.

Avec un crayon et de jolies phrases, elle expliquait à Thomas. Il n’en était pas possible autrement. Pour qu’eux aussi, au crépuscule de leurs vies, puissent s’agenouiller côte à côte et prier d’un même élan, il fallait que Thomas l’aime toute entière. Ou qu’il la quitte aujourd’hui.

Les mots étaient simples à trouver. Elle lui parla de la rencontre, de l’enchantement, et du murmure. C’était en elle et ce le serait toujours, il fallait qu’il le sache. Dans le silence sacré de l’église, elle lui ouvrit son cœur comme jamais, persuadée qu’il n’en voudrait plus. Ce serait trop pour lui. C’était déjà presque trop pour elle. Noémie savait que Thomas la quitterait.

Il y avait tant d’amour dans sa lettre. Se pouvait-il que Thomas entende malgré tout ? Noémie n’osait pas y croire, préférant commencer dès à présent le deuil de leur couple.

Au verso de la lettre, elle dessina l’église, les bancs, l’autel, Marie et Jésus, le couple courbé sous la prière… C’était son autre manière de lui expliquer, plus simple et plus intime que les mots, mais plus insaisissable encore. Thomas n’avait jamais été réceptif à ses dessins.

Sur le parvis, de retour à l’air libre et chaud de Bilbao, le ciel bleu éblouit Noémie. Sans avoir versé une seule larme, elle se sentait éreintée comme après avoir été parcourue de longues heures par des sanglots. Elle serra la lettre contre son cœur et soupira d’amour pour la vie.

 

Chapitre 1

Noémie

Noémie fit un détour et passa par le sommet de la butte Montmartre sans lever la tête vers la basilique du Sacré-Coeur. Elle avait un peu honte, quatre mois après leur emménagement dans le quartier, de ne pas encore l’avoir visitée. Thomas lui avait proposé plusieurs fois, et elle avait sans cesse repoussé. Ils avaient tout le temps. Elle ne savait plus pourquoi elle repoussait. La flemme de faire la queue pour entrer, surement. Il suffisait de se lever tôt et d’arriver avant que les touristes n’aient envahi les lieux. Mais se lever tôt… Rien que d’y penser la faisait bâiller.

Elle bâilla encore en montant les escaliers en colimaçon du vieil immeuble, le souffle court. Elle n’était pas au meilleur de sa forme, ces derniers temps.

En ouvrant la porte de l’appartement, une petite odeur de renfermé lui saisit les narines. C’était suffisamment léger pour qu’on n’y prête plus attention, une fois la porte refermée. Une vaisselle de trois jours s’amoncelait dans l’évier. Thomas avait été très occupé au bureau et était rentré trop fatigué le soir pour faire la vaisselle. Elle… n’avait pas d’excuse.

D’ailleurs, où était Thomas ? Elle essaya de l’appeler et tomba sur son répondeur après quatre sonneries. Elle s’apprêta à le rappeler puis se souvint d’un diner dont il lui avait vaguement parlé, avec ses collègues.

D’ordinaire, Noémie appréciait ces soirées en solitaire, où elle pouvait se faire cuire des pâtes vite fait, les arroser de gruyère râpé, et les manger à même la casserole en regardant un truc débile à la télé, affalée sur le canapé. C’était le genre de vendredi soir qu’elle appréciait lorsqu’elle avait passé une semaine bien chargée, à se lever tôt, à courir à droite à gauche, à cuisiner des repas sains et équilibrés tous les soirs, et à se coucher avant vingt-deux heures. Mais la semaine de Noémie n’avait pas tout à fait ressemblé à cela.

Le téléphone était encore dans sa main crispée. Pour ne pas laisser la solitude la ronger, elle appela Sophie. La bonne humeur de son amie fit son œuvre rapidement. En raccrochant, quelques fous rires plus tard, Noémie avait oublié que… Elle tourna la tête vers l’évier, et fut prise d’un regain de motivation. Allez, tout allait bien se passer. Elle allait faire la vaisselle et tout irait bien. La cuisine serait propre et sentirait bon, et l’appartement lui semblerait moins maudit. Comme venait de lui dire Sophie, qui faisait face à pire avec son énorme ventre, ses hanches douloureuses et ses chevilles enflées, tout était question de positive attitude.

Les verres et les tasses passèrent sans encombre. Elle ne flancha pas non plus sur les assiettes. En arrivant aux couverts, l’eau sortant du robinet était devenue tiède. L’idée que le ballon d’eau chaude n’était pas capable de tenir l’espace d’une douche et d’une vaisselle de trois jours raviva le cafard de Noémie.

Ses pensées dégringolèrent. Elle plongea sa main sans précaution dans l’eau sale et…

‒ AÏE !

Elle s’était blessée à l’index avec la pointe d’un couteau. Elle observa la coupure. L’entaille, légère, saignait à peine. Pas de quoi appeler les pompiers. Autre chose se fissurait, un peu plus chaque jour, mais la fracture n’était pas encore ouverte, les urgences attendraient.

L’éponge flottait mollement entre les restes de bulles. Noémie laissa la vaisselle en l’état et alla se rincer les mains dans la salle de bains. Sa peau était fripée, et ses doigts râpaient sous le jet d’eau froide.

Cet appartement était bel et bien maudit. Ils riaient souvent, au début. Elle aurait dû avoir trouvé ses repères, se sentir chez elle, chez eux, un petit nid douillet parisien pour couple de jeunes cadres dynamiques. Petit, oui. Parisien, certainement. Mais douillet, elle avait beau y mettre du sien, elle ne voyait pas. Et dynamiques… Encore faudrait-il qu’elle trouve un emploi. En plus, le loyer était hors de prix, et la peinture s’écaillait dans la cuisine.

Elle essaya à nouveau d’appeler Thomas. Si elle lui disait qu’elle s’était coupée en faisant la vaisselle et que cela ne saignait plus, il quitterait peut-être son diner pour la rejoindre et lui mettre un pansement.

Il répondit, mais la musique et les cris derrière lui empêchèrent Noémie d’expliquer qu’elle l’appelait pour ne rien dire.

Tout à coup, le brouhaha cessa. Il avait raccroché.

Bon. Allez. Allez. Allez. Dodo maintenant.

Tout allait s’arranger. Il n’y avait pas de raison de s’en faire. Elle remonta la couette sur son nez. Ce n’était rien, vraiment rien. Elle était fatiguée. Elle allait s’endormir, et demain serait une nouvelle journée.

Une heure plus tard, elle ne dormait toujours pas. Elle se retourna dans le lit pour trouver une position plus confortable. Le cliquetis des clés dans la serrure, enfin, l’arracha aux préludes de son non-endormissement.

Elle guetta les bruits sans bouger. Les pointes des chaussures de Thomas claquèrent discrètement sur le parquet de la chambre. La porte coulissante de l’armoire grinça. Thomas enleva ses chaussures et les rangea. La porte coulissante grinça dans l’autre sens.

Thomas resta immobile un instant, et Noémie crut entendre un soupir.

Le parquet craqua sous les pieds déchaussés de Thomas quittant la pièce. La ventilation de la salle de bains se mit en route. Noémie écouta, torturée, le bruit de l’eau qui ne coula dans la douche que quelques secondes. Il n’y avait plus d’eau chaude. C’était de sa faute à elle, elle avait pris une douche trop longue. Et elle n’avait même pas fini la vaisselle. Thomas allait lui en vouloir. Il ne dirait rien, comme d’habitude.

Le radio réveil indiquait minuit et douze minutes. Le matelas se pencha sous le poids de Thomas. Il ramena la couette sur lui, sans effleurer Noémie.

Leurs deux dos se faisaient face. Noémie avait envie de hurler et se mordait les lèvres pour se retenir. Il fallait se retenir. Retenir les reproches, la rancune et la peur. Il ne fallait pas le harceler, l’étouffer. Il fallait le laisser respirer. Elle se souvint des bestsellers et de leurs recettes pour couple heureux. Vénus, Mars, la théorie de l’élastique et tout et tout. Thomas était un homme, il avait besoin d’air, il ne fallait pas casser l’élastique à force de tirer dessus.

Il fallait se retenir. Attendre.

Une mobylette passa dans la rue, et les vociférations d’un homme ivre résonnèrent dans son sillon. Aucune voix ne fit écho à la sienne, il était seul dans la nuit parisienne, seul avec sa folie embrumée d’alcool.

Une bouteille se brisa. Les mugissements s’éloignèrent. Le silence, pesant, reprit ses droits.

Dans le lit, il n’y avait pas un bruit, pas un mouvement. Ni murmure, ni rire étouffé, ni respiration assoupie, ni caresse endormie.

Noémie ne s’endormait pas. Noémie se retenait. Noémie attendait.

 

Sophie

La salle de bains sentait bon la camomille et la lavande. Sophie soupira en badigeonnant son ventre d’huile d’amande douce. Elle avait lu sur internet que cela prévenait les vergetures. Elle avait dû s’y prendre trop tard, les marques disgracieuses étaient apparues quand même. Ne restait qu’à espérer que les massages aideraient à limiter les dégâts.

Elle avait pris quatorze énormes kilos, et il lui restait trois semaines à grossir. Quatorze kilos en plus, lorsqu’on faisait un mètre cinquante et qu’on n’était déjà pas mince sur la ligne de départ, cela commençait à peser. Elle portait la vie, certes. Que son ventre grossisse était une chose. Que ses joues, ses cuisses et ses bras grossissent aussi en était une autre.

Joseph lui avait juré qu’elle était ronde à croquer. Il devait être sincère puisque, c’était du jamais vu, ils faisaient l’amour tous les deux jours. Un exploit, étant donné son tour de taille actuel. Cela la rassurait. Elle aurait simplement voulu être capable de ne pas se jeter sur la moindre trace de chose sucrée à sa disposition.

Le sucre était le drame de sa vie. Le salé aussi d’ailleurs. Sans parler du gras. Voire carrément les trois à la fois.

Elle referma le flacon d’huile, attrapa sa brosse, et entreprit de démêler ses boucles crépues avant de les attacher pour la nuit.

De sa mère franco-malienne, Sophie avait hérité de la peau mate et des cheveux. De son père libanais, elle avait hérité des yeux verts en amande. D’aussi loin qu’elle se souvienne, son métissage si particulier lui avait toujours valu des regards. Sophie aimait les regards lorsqu’ils s’arrêtaient à ses cheveux et à ses yeux. En dessous du nez, cela se gâtait. Une copine lui avait un jour sorti un charabia psychologisant à deux balles, sur la manière dont Sophie aurait utilisé ses rondeurs pour se protéger du regard des autres. Selon cette soi-disant amie, Sophie petite-fille aurait mal vécu les remarques liées à la couleur étrange de sa peau et à la forme atypique de ses yeux, et se serait bâtie une carapace en chair.

Sophie, elle, pensait qu’elle était grosse parce qu’elle mangeait trop.

La machine à laver des voisins du dessus se mit en mode essorage, faisant vibrer l’armoire à glace. L’isolation acoustique des lieux laissait à désirer. Le bâtiment était pourtant refait à neuf. Sophie n’était pas du genre à se plaindre, et le tremblement était léger, mais elle ne put s’empêcher de douter un instant. Avaient-ils bien fait d’acheter cet appartement ?

Tout était allé très vite. L’achat de l’appartement, le bébé… Cette rapidité, ils l’avaient voulue. Mais tomber enceinte du premier coup avait laissé Sophie quelque peu désemparée, au début. Les hormones du premier trimestre ne l’avaient pas ratée. Elle s’était tellement mis dans la tête, par peur d’être déçue, qu’elle ne méritait pas de vivre son rêve de maternité, que cette grossesse était presque arrivée trop tôt. Vingt-cinq ans, n’était-ce pas un peu jeune, pour être mère ? Puis, les semaines avaient passé, Sophie avait fait avec, n’y avait plus pensé, et avait… grossi.

Sophie n’était pas originale dans ses ambitions, et elle l’assumait. Un fiancé, des enfants, un foyer, un minimum de sécurité financière, voilà qui lui convenait. Sensible aux discours féministes et aux nouvelles conventions de la société, elle avait pris garde à bâtir son indépendance d’abord. Elle était allée au bout de trois années d’université, non sans peine, et avait trouvé un poste honorable de chargée de ressources humaines chez GDF Suez. Son travail, malgré la pesanteur des tâches administratives qui lui incombaient, lui plaisait. Elle s’amusait bien avec ses collègues. Dans une grosse boite comme celle-là, il y avait chaque jour de nouveaux potins à raconter. Et, luxe du luxe, une place en crèche d’entreprise lui était réservée lorsqu’elle retournerait travailler.

Oui, ils s’étaient bien débrouillés. L’appartement était plus excentré que ce qu’ils avaient imaginé, mais il y avait une station de RER à dix minutes à pied, pour les relier à Paris, et le quartier était calme. Ils ne roulaient pas non plus sur l’or, s’endetter pour trente ans avait un prix. Il ne manquait que le mariage, la seule chose qu’ils n’avaient pas eu le temps de faire dans les temps. Cela laissait à Sophie le loisir de rêver à sa robe blanche quelques années de plus. Et de faire un régime, sérieux cette fois-ci, pour l’occasion.

Elle enfila sa chemise de nuit de femme enceinte, rose et froufroutée, et se regarda dans le miroir. Elle était énorme, mais elle était heureuse. Elle n’avait jamais été aussi heureuse. Ses rêves étaient en train de se réaliser, un par un. Sophie savait être patiente.

 

Noémie

Thomas ne bougeait pas. Il dormait. Noémie, elle, n’en était pas capable. Elle se leva et alla dans la cuisine. Dans l’évier, elle rinça à l’eau froide les couverts laissés là deux heures plus tôt. L’entaille à son doigt avait disparu.

Elle ouvrit le frigo. Elle avait délaissé le frigo. Il faudrait qu’elle le nettoie. Dans le bac à légumes, des morceaux de salade et des miettes indéterminées s’accumulaient. Le pot de moutarde était vide. En l’ouvrant, elle découvrit avec un haut-le-cœur qu’il était tapissé de moisissures. Elle le referma, le jeta dans la poubelle débordante, s’assit sur le carrelage et se mit à pleurnicher.

C’était agaçant, une pleurnicheuse. À la tristesse s’ajouta donc le dégout, et les larmes de Noémie redoublèrent d’intensité. Prise dans la spirale de l’engluement, elle plongea. Plouf.

Allez, ce n’était pas si dramatique. Cela s’appelait une dépression. Un déséquilibre moléculaire passager. Rien d’insurmontable. Une petite dépression de rien du tout. C’était la conjoncture actuelle qui voulait cela. La crise, le chômage, la grisaille de l’automne…

‒ Qu’est-ce que tu fais ?

Thomas, endormi et soucieux, apparut dans l’embrasure de la porte.

‒ Je jette le pot de moutarde, il est vide et moisi.

N’était-ce pas évident ?

Il la regarda d’un air désolé, ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis se ravisa et se retourna vers la chambre.

‒ Non !

Thomas sursauta. Noémie était aussi surprise que lui d’avoir crié.

‒ Non, reprit-elle moins fort. Je suis en train de pleurer par terre, tu ne me laisses pas comme ça. Tu ne retournes pas te coucher.

Elle eut envie de rire du ridicule de la situation, mais une nouvelle crise de larmes l’en empêcha. Thomas alluma la lumière, s’assit à côté d’elle, et posa la main sur son épaule.

‒ Tu ne dis rien ? demanda-t-elle après un long silence ponctué de pleurs.

La main de Thomas était brulante sur l’épaule de Noémie. On ne mettait pas sa main sur l’épaule d’une personne que l’on aimait. On la prenait dans ses bras, on l’embrassait, on lui caressait la joue. On ne mettait pas sa main sur son épaule.

‒ Tu ne réponds pas ? demanda-t-elle encore, suppliante.

‒ Ce n’est pas facile, dit-il d’un ton las. Je cherche les mots, laisse-moi le temps de les trouver.

Pour beaucoup de gens, c’en était assez pour imaginer le pire. Pour Noémie, c’en était plus qu’assez. C’en était trop. Ses pleurs devinrent hystériques.

‒ J’en étais sûre… C’est Aline, n’est-ce pas ?

Thomas secoua la tête, se leva et partit s’asseoir sur une chaise, un mètre plus loin.

‒ Pourquoi est-ce que tu te tortures ainsi ? Tous les prétextes sont bons pour te faire des films et te pourrir la vie. Il est temps de grandir un peu, non ?

Noémie, sans cesser de pleurer, leva les yeux vers lui. Elle se savait pitoyable, à quoi bon enfoncer le clou ? En cet instant précis, elle n’avait pas besoin de s’entendre dire de grandir, elle avait besoin de réconfort aimant. Thomas, malgré sa maladresse masculine, pouvait le deviner.

‒ Si ce n’est pas Aline, c’est quoi ?

Elle s’attendait à ce qu’il lui réponde comme toujours, qu’il n’y avait rien, qu’il ne comprenait pas de quoi elle parlait, sous-entendant que le problème devait venir d’elle et qu’il ne pouvait pas l’aider. Aussi fut-elle très étonnée d’entendre sa réponse.

‒ C’est moi, dit-il sans hésitation.

Elle en resta sans voix.

‒ C’est moi, continua-t-il, j’ai un problème. Je suis malheureux.

L’étau dans la poitrine de Noémie se desserra. Les portes des confidences s’ouvraient, Thomas était prêt, il allait parler. Il allait débloquer le nœud, nommer cette chose entre eux qui la rendait malade. Ils allaient communiquer, et tout rentrerait dans l’ordre. En une nuit, ce serait bouclé. Demain, après une grasse matinée lovés l’un contre l’autre, ils iraient prendre un brunch dans le Marais, plus complices que jamais. Buffet à volonté, comme il aimait. Puisqu’ils s’aimaient.

Thomas avait la tête baissée vers le sol. Noémie s’apprêta à lui attraper la main. Les mots de Thomas interrompirent son geste.

‒ Je ne suis plus amoureux de toi.

 

 

John

Les violons s’excitèrent, montant dans les aigus en rafale. John ouvrit un œil. Il était allongé sur le ventre, un bras pendant hors du lit, le visage écrasé entre deux oreillers. Il grommela une phrase indistincte, et Mary baissa le son de la musique.

‒ Non, dit-il plus clairement, éteint carrément.

‒ Faut savoir, répondit sa copine avec un fort accent américain, tu veux te lever tôt ou non ?

John se retourna sur le dos et remonta le drap sur sa tête. La veille, il avait décrété qu’à compter du lendemain, il se lèverait tôt le week-end pour avoir du temps à consacrer aux projets qu’il repoussait depuis des lustres. Mettre sa décision en pratique s’avérait plus désagréable que prévu.

Mary chatouilla son pied gauche qui dépassait du drap, et John s’assit d’un bond en remuant vivement les jambes.

‒ Mais crotte de bique, dit-il en attrapant sa montre sur la table de nuit, il est… sept heures du matin !

Il mit ses lunettes, passa ses mains dans ses cheveux ébouriffés, secoua la mâchoire en faisant un bruit de cheval, et sauta sur ses pieds.

‒ C’est bon, je suis réveillé. Vite, un café, avant que je ne change d’avis.

En passant devant la chaine hifi, il augmenta le volume. C’était sympa, de se réveiller avec Beethoven. De la salsa, suggéra-t-il à Mary, ce serait encore mieux, histoire de se réveiller au taquet.

‒ C’est Mozart, se moqua Mary, la vingt-cinquième symphonie, en G mineur. Aucune culture.

‒ Mozart, Beethoven, Chaplin, c’est pareil.

‒ Tu veux parler de Chopin ?

‒ Charlie Chopin si tu préfères… Ne la ramène pas trop avec tes années de conservatoire à New-York. Moi aussi je les connais ces morceaux, j’ai vu les pubs à la télé. Et on dit sol mineur, pas G mineur.

Encore en caleçon, il attrapa Mary par la taille et commença à danser le rock en suivant le rythme des violons. Ils firent trois tours puis il la poussa sur le canapé.

‒ Je suis trop vieux pour ces folies, dit-il en s’éloignant vers la cuisine, j’ai la tête qui tourne. On est samedi, bonté divine ! Où sont mes croissants ?

Après avoir bu deux cafés et mangé la moitié d’une brioche, John se sentit d’attaque. Mary se moqua de ce sursaut soudain d’énergie matinale, se demandant tout haut combien de semaines il tiendrait.

‒ C’est facile pour toi, répliqua-t-il, tu vis sur le fuseau horaire américain.

‒ C’est vrai… Si l’on oublie que nous vivons ensemble à Paris depuis six ans, et qu’il est deux heures du matin sur la côte est…

‒ Oui, oui, tu as toujours de très bonnes excuses, l’interrompit-il. Moi je sais qu’il y a un truc louche. C’est les OVNI. Ou les OGM. J’ai vu les vidéos sur Youtube qui expliquent que les américains sont conditionnés pour régner sur l’univers. Moi je ne suis qu’un Frenchie bouseux élevé au camembert.

John enfila un t-shirt et un jean, songeant qu’il ferait mieux d’y aller mollo sur la bière s’il ne voulait pas aggraver sa bedaine naissante, et s’installa derrière son ordinateur.

Bon, par où commencer ?

Il fit pivoter son fauteuil à roulettes vers Mary.

‒ Tu ne veux pas qu’on le fasse ensemble ?

‒ L’administratif de France, je n’y comprends rien.

Il se gratta la tête. Lui non plus n’y comprenait pas grand chose. Mais il n’était pas si bête, et il était motivé, c’était le plus important. Déjà, il devait réfléchir aux statuts, et choisir entre une association ou une société.

Avant de s’atteler à la tâche, il regarda ses emails, consulta son mur facebook, et regarda la vidéo d’un chat qui faisait du kung-fu. Mary ironisa en l’entendant rire. Une heure s’était déjà écoulée, et il n’avait encore rien accompli.

Bon…

Il ouvrit un fichier excel et y fit une liste de choses à régler, qu’il classa ensuite par catégories et par priorités. Cela lui prit deux heures.

Le résultat n’était pas si mal, il avait bien bossé. Il montra son travail à Mary, qui ironisa encore, mais John resta fier de lui. Enfin un peu de concret, depuis le temps qu’ils en parlaient… Les choses allaient bouger. C’était vivifiant.

Maintenant, il avait envie d’une bière.

Noémie

À vos marques, prête, partez !

Noémie s’élança, une marche après l’autre. Ses jambes tremblaient.

Quatre mois plus tôt, c’était en riant et dégoulinants de sueur qu’ils avaient monté les cartons. Une canicule précoce s’était invitée en ce week-end de juin. Exténuée, Noémie avait pesté contre l’absence d’ascenseur, se réjouissant intérieurement du charme du vieil immeuble parisien. Les escaliers interminables et grinçants, les murs qui s’effritaient, l’odeur d’humidité… Une antique merveille en plein cœur du dix-huitième arrondissement. Enfin, s’était dit Noémie, ils allaient partager leur quotidien, se répartir les tâches ménagères, faire leurs comptes à la fin du mois, se disputer pour la place dans la salle de bains… Enfin, après cinq ans d’amour à la volée, de passion selon les occasions, d’heures passées au téléphone, de week-ends trop courts et de vacances miraculeuses, enfin, ils allaient vivre ensemble.

Cinq ans de distance. Quatre mois de partage quotidien. Et voilà le résultat.

Noémie atteignit l’étage inférieur. Elle entendit la porte de l’appartement se refermer au-dessus d’elle. Courage, plus que cinq étages à descendre. Thomas ne la regardait plus.

En guise d’au revoir, il lui avait dit espérer qu’elle ne se laisserait pas abattre, qu’elle trouverait rapidement un travail. Elle avait tenté un sourire et lui avait répondu de ne pas s’en faire pour elle. Noémie partait. Noémie le rassurait. Et Thomas… paniquait à l’idée de la perdre ? Le monde à l’envers. Il avait même osé un inepte on-peut-rester-amis. Elle n’avait pas pris la peine de répondre. Après une nuit quasi-blanche, leurs échanges avaient fini par devenir absurdes.

Pour sûr, la nuit avait été longue. Très longue. Noémie avait tout tenté.

Elle avait cherché ses erreurs à voix haute, en silence, à voix haute. Elle avait tourné en rond, chuchoté, crié, s’était isolée, était revenue, s’était collée à Thomas espérant une tendresse qui n’était pas venue. Elle avait expliqué, tous les couples traversaient des crises, elle avait repensé aux bestsellers et expliqué encore. Elle avait suggéré des vacances, une introspection ensemble, un nouveau départ. Elle ne l’avait pas cru lorsqu’il lui avait dit qu’il avait besoin qu’elle le laisse tranquille. Elle avait soutenu qu’elle comprenait son malheur, avait proposé son aide. Chacun des regards blessés et des silences de Thomas, Noémie les avait interprétés comme autant de preuves d’amour. Elle avait décidé de le récupérer, enfilé sa nuisette préférée… En vain. Thomas avait répété, rassuré, beaucoup soupiré. Il était malheureux, ce n’était pas de la faute de Noémie.

Elle avait fini par hurler et supplier. Il avait fini par la consoler et lui dire qu’il l’aimait toujours un peu. Mais plus comme avant.

Le verdict était tombé à cinq heures du matin.

‒ Alors on fait quoi ? avait-elle demandé, lessivée.

C’était elle qui avait posé toutes les questions. Thomas, désolé et malheureux, n’avait été capable que d’hésiter, augmentant la confusion de Noémie.

‒ Une pause.

‒ Combien de temps ?

‒ Un ou deux mois.

Elle s’était étouffée en silence.

‒ Et après ?

‒ Après… On verra.

On verrait…

Dans la rue, le soleil était déjà haut, timide derrière les nuages gris. Parée pour affronter la vie qui suivait son cours, Noémie avait emmitouflé ses yeux et son nez rouges dans une écharpe. Maigre rempart de laine contre les regards et le froid. Elle marchait en s’accrochant aux poignées de son sac, dans lequel elle avait fourré des vêtements au hasard, et tâchait de contrer les courants de douleur qui l’assaillaient de toute part. En sourdine, les émotions, à défaut de trouver la touche arrêt.

On verrait…

Elle dévala les marches de la butte Montmartre, descendit jusqu’à Anvers, et s’engouffra dans la bouche de métro. Couloirs, métro, couloirs, métro, couloirs. Juste une pause. Pas de sa faute. Un ou deux mois. Et après, on verrait… Le sombre refrain tournait en boucle dans sa tête. Mais on verrait quoi, au juste ?

Elle retrouva l’air libre à la Place de la Nation. Les voitures tournaient sur les pavés. Thomas n’était plus amoureux d’elle.

Les brasseries parisiennes se remplissaient tranquillement. On prenait son café, son croissant, on lisait le journal au comptoir. On attendait le bus, frétillant sur place pour chasser le froid qui commençait déjà à mordre les doigts de pied, en ce début d’octobre. La vie continuait. Noémie, elle, retournait à la case départ.

Elle tourna la poignée de l’appartement… Personne en vue. Au moins n’aurait-elle pas à rendre de comptes tout de suite.

Ses parents allaient être ravis. Trois jours plus tôt, sa mère l’avait appelée pour lui demander si, après un an et demi loin de chez eux, et maintenant qu’elle était installée pour de bon avec Thomas, ils pouvaient transformer sa chambre en chambre d’amis. Trois jours, c’était le temps que Noémie avait pris pour ne pas lui répondre, inconsciemment affolée, peut-être, à l’idée de la disparition de son refuge dans le foyer parental. Grand bien lui en avait pris. Trois jours, c’était le temps qu’il lui avait fallu pour rentrer au bercail.

Jamais Noémie n’aurait pensé revenir autrement qu’en visiteur en ces lieux des prémices feutrés de son existence. Pour Noël, pour les dimanches d’anniversaires, pour les grandes nouvelles. Je vais me marier ! Je suis enceinte ! Je pars vivre en Australie ! Plus tard, elle et son frère auraient amené leurs enfants, envahissant l’espace de jouets sur lesquels on aurait marché en riant, attendris. Les cousins se seraient chamaillés. Par-dessus le brouhaha des cris d’enfants, elle aurait demandé des conseils à sa mère, qui aurait été ravie de lui faire profiter de sa bienveillance âgée. Pour quelques heures ou quelques journées, ils auraient été les éclairs redonnant vie à l’appartement dépeuplé de sa jeunesse d’antan.

Noémie revenait beaucoup trop tôt. Et surtout beaucoup trop seule.

Dans le salon, des magazines de décoration trainaient sur les canapés, nouvelle lubie de sa mère qui voulait refaire l’intérieur de l’appartement, le jugeant sinistre depuis que ses enfants étaient partis. Une habituelle montagne de plans de chantiers et d’autres documents en tout genre débordait de la bibliothèque. Depuis des années, le père de Noémie promettait qu’il rangerait. Sa femme s’était résolue à ne plus demander, et les tas de papiers s’accumulaient. Cela agaçait Noémie, mais c’était leur problème. Elle avait vingt-quatre ans, elle n’habitait plus ici. Enfin, jusqu’à aujourd’hui.

Sans prendre le temps d’enlever son manteau, elle rejoignit sa chambre et s’assit face au bureau. Sur les étagères, des babioles d’un autre temps prenaient la poussière. Une luciole qui scintillait dans le noir. Des bougies jamais utilisées. Une tirelire en forme de vache hollandaise. Aux murs, des photos, des dessins, des places de concerts. Instants d’adolescence captés et punaisés.

La présence de Noémie heurtait les souvenirs dans lesquels elle n’avait pas envie de replonger. Elle se sentait une erreur dans le repos abandonné de cette chambre.

Être une erreur en son propre foyer… Belle perspective !

Elle ouvrit un tiroir au hasard. Des années de cours dont elle n’osait pas se débarrasser s’y entassaient, ce qui subsistait de ses chères études à peine achevées. À présent, elle était libre, indépendante. Devant elle, mille avenirs radieux se dessinaient. Un papier, un stylo, et hop, elle pouvait tracer. Encre vide. Où l’inspiration s’était-elle fichue ? Pourquoi ne prenait-elle pas son envol ? Que faisait-elle de retour au nid ?

LA SUITE : Chapitre 2

 

Acheter

Le roman est disponible sur Amazon en version papier (9,99€) et en version Kindle (2,99€).

Télécharger

Le roman est disponible en téléchargement, en échange d'un don du montant de votre choix :




Une fois votre don effectué, Paypal vous redirigera vers la page de téléchargement du roman (ebook en format EPUB, MOBI ou PDF). N'hésitez pas à me contacter si vous ne voyez pas le lien.