Parfois l’Ange se tait

Voici les chapitres 2 et 3 du roman Parfois l’Ange se tait ( Prologue et 1er Chapitre ICI). Vous pouvez acheter le roman sur Amazon (version papier et kindle), ou télécharger l’ebook en échange d’un don du montant de votre choix ICI.

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Chapitre 2

Caroline

Caroline raccrocha, et soupira. Voilà qu’une autre de ses amies venait rejoindre le rang des malheureuses en amour. Et merde ! Si la douce Noémie non plus n’y arrivait pas, qui y arriverait ? Certainement pas Caroline.

Elle rangea le plan sur lequel elle travaillait avant que Noémie ne l’appelle, et attacha ses longs cheveux noirs en une queue de cheval haute sur son crâne. Ses bracelets s’entrechoquèrent. Elle chercha ses clés en maugréant, et les trouva rapidement sous le minuscule sofa. Elle aimait que les choses soient à leur place. Elle détestait perdre son temps à chercher. Par chance, si l’on pouvait appeler cela ainsi, l’appartement était si petit qu’il était difficile d’y égarer quoi que ce soit.

L’ancienne chambre de bonne sous les toits dans laquelle Caroline vivait était équipée de tout le confort moderne. Canapé-lit convertible, cuisine et placards assemblés dans les encoignures, table pliable, porte coulissante pour accéder à la salle de bains… Du sur mesure aux couleurs assorties. Caroline, déformation professionnelle obligeant, ne pouvait que saluer le talent de l’architecte. Il avait presque réussi à en faire oublier que la surface habitable n’était que de douze mètres carrés. Le salaire de stagiaire de Caroline ne couvrait même pas le loyer. Merci papa, merci maman.

Elle attrapa son sac à main Dior rouge dans le coffre qui lui servait aussi de siège, et enfila sa veste en cuir de la même couleur.

En claquant la porte derrière elle, Caroline pensa à son ex Étienne. Elle détestait penser à lui. Le plus désagréable n’était pas de raviver le souvenir de la trahison, mais l’idée qu’ils étaient restés quatre ans ensemble. Beurk… Ce pauvre type ne méritait pas qu’elle pense encore à lui.

Et maintenant, c’était au tour de Noémie de se faire larguer. Mine de rien, l’image de ce couple harmonieux qui volait en éclat ébranlait Caroline. Pour l’avoir vécu, elle savait ce que Noémie traversait, et ce n’était pas drôle. Caroline n’avait jamais apprécié Thomas, mais elle lui avait jusqu’alors concédé la qualité d’être un pilier solide dans la vie émotionnelle de Noémie. Rien à voir avec cet abruti d’Étienne.

Au-delà du choc, Caroline se réjouissait, pourtant, même si pour rien au monde elle ne l’aurait avoué. Elle allait pouvoir jouer le rôle de la grande sœur qui était déjà passée par là. Un rôle taillé sur mesure pour elle.

Dix minutes plus tard, elle frappait à la porte de Noémie, qui s’effondra dans ses bras.

 

Noémie

Caroline réexpliqua à Noémie. Le coup de la pause pour réfléchir, Caroline connaissait. Il n’était pas revenu.

Elle était belle, Caroline, si belle que Noémie eut presque envie de la croire. Ses longs cheveux bruns et ses boucles d’oreilles bougeaient sous ses hochements de tête. Sa voix montait, sa voix descendait. Elle parla de l’espoir qui ferait tenir Noémie un temps, mais finirait par la détruire en la retenant prisonnière de ses oscillations. Ses sourcils fins, au-dessus de ses yeux bleus perçants, se fronçaient et la prévenaient. Les doutes ne tarderaient pas à ronger Noémie, les hauts et les bas allaient se succéder en un ballet cruel et sans fin. Ses mains aux ongles roses parfaitement manucurés mimèrent la fatalité. Espoir. Désespoir. Espoir. Désespoir. Ses lèvres fines lui murmurèrent de ne pas s’enticher d’espoir, et de commencer le deuil dès à présent.

Depuis le centre aéré, Noémie avait toujours trouvé Caroline belle. Elle était la grande, celle qui n’avait pas peur de se moquer des garçons ni de salir ses jolies robes en jouant au foot avec eux. Devenir son amie avait été un miracle dans le petit monde timide de Noémie, du haut de ses sept ans. Malgré leurs deux ans d’écart, elles n’avaient pas tardé à échanger leurs vœux. Meilleures amies pour la vie. En grandissant, la fascination pour cette grande et élégante copine s’était estompée. Noémie avait accepté le caractère irascible et les manières un peu snob de son amie, qui avait accepté ses rêveries et son indécision. Au collège, Noémie s’était vite retrouvée larguée par les transformations de Caroline en adolescente rebelle. Elles s’étaient retrouvées à l’entrée de Noémie à l’université, sur un pied d’égalité, et les vœux d’amitié en moins.

Elle était belle, Caroline, et ses paroles étaient tentantes. Pourtant, elles effleuraient à peine Noémie. Ce n’était pas l’espoir qui la portait, c’était autre chose. La certitude. Thomas, son sourire, son amour, tout allait revenir. Cinq ans…

‒ Oublie cette histoire de pause, dit Caroline. Ce n’est pas juste une pause, il t’a quittée.

Elle continua en évoquant son ex Étienne. Ils avaient mis trois mois à se quitter. Sacrifices et détresse vaine de l’une, dérobades et culpabilité de l’autre. Trois mois de tourments à se cramponner au souvenir d’un amour éteint.

‒ Jusqu’à ce que je comprenne que c’était un connard accro aux sites de rencontres qui me trompait depuis plus d’un an.

Témoin habituée de la tension dans le cou de Caroline lorsqu’elle parlait de son ex, Noémie se garda de tout commentaire. Elle connaissait l’histoire par cœur. Elle n’était pas la mieux placée pour poser les règles de la fidélité en amour et de les décréter universelles et infaillibles, et préféra ne pas alimenter les invectives de son amie à l’encontre de son connard-d’infidèle-d’ex. En d’autres circonstances, elle lui aurait répondu avec tact et humour d’arrêter de penser que tous les hommes étaient des connards infidèles. Que son ex, c’était son ex, certes pas le plus glorieux des gentilshommes, mais la réalité était toujours plus complexe que les apparences. Elle aurait essayé de tourner l’amitié en miroir de certaines inconsciences chez Caroline, suggérant qu’il n’était peut-être simplement pas celui qu’il lui fallait. Mais aujourd’hui, elle n’était pas d’humeur à jouer la copine empêcheuse de critiquer son ex en rond, et se contenta d’écouter et de hocher la tête, lui laissant le champ libre. Chacune son tour. Aujourd’hui, c’était Noémie qui avait besoin de conseils qu’elle ne suivrait pas.

Au moment où Caroline remit sa veste en cuir, le genre de veste que seule Caroline pouvait porter sans avoir l’air vulgaire, il y eut un flottement.

Noémie porta la main à sa poitrine.

Tout à coup, les battements de son cœur… La densité de l’air… Cela faisait si longtemps que cela ne lui était pas arrivé… Après tant de mois de silence… Existait-il encore ?

Noémie redescendit brusquement sur terre lorsque Caroline se pencha vers elle pour lui faire la bise. L’espoir retomba aussitôt. Noémie avait rêvé.

‒ Je ne sais pas s’il existe, dit Caroline, mais j’ai envie d’y croire.

Noémie regarda son amie s’éloigner et la porte se refermer.

Hein ? Quoi ? Que venait-elle de dire ?

 

Caroline

Caroline frissonna en enfourchant un vélib. Elle ne comprenait pas comment Thomas avait pu vouloir quitter Noémie, mais elle devait bien avouer que son amie était parfois étrange. Elle l’avait mise mal à l’aise, avec son regard lointain et sa question déroutante.

Est-ce qu’il existe ?

Qu’avait voulu dire Noémie ? Comment Caroline aurait-elle pu savoir si l’homme qui lui conviendrait un jour existait ? Elle ne le saurait qu’une fois qu’elle l’aurait rencontré, pardi ! Quelle drôle de question…

Au feu rouge, un jeune homme en moto s’arrêta à côté d’elle, et la complimenta sur sa silhouette. Elle fit la sourde oreille et reprit sa route sans attendre le feu vert. Les hommes étaient tous les mêmes. Lamentables. C’était facile, caché sous un casque, de faire vroum-vroum avec sa grosse bécane et de regarder le cul des filles.

Elle reposa son vélib à une borne cent mètres plus loin, et vérifia que le motard ne l’avait pas suivie. On ne savait jamais. Il y avait des tarés qui ne supportaient pas qu’on ignore leurs remarques grasses.

Devant le miroir de l’ascenseur qui la remontait chez elle, elle replaça des mèches de ses longs cheveux noirs, et repensa à la question de Noémie. Son amie avait-elle voulu sous-entendre quelque chose ? Bien sûr, Caroline savait qu’elle était exigeante. Les hommes tombaient amoureux d’elle comme des mouches, ce qui était flatteur, mais peu d’entre eux obtenaient ses grâces. Et ceux qui lui plaisaient un tant soit peu se révélaient toujours être des machos increvables ou des infidèles invétérés.

Après Étienne, elle avait enchainé quelques histoires d’un soir, mais s’était vite rangée. Elle n’avait rien à se prouver à se comporter comme une pétasse. N’importe qui était capable de baiser à droite à gauche. Caroline n’était pas n’importe qui.

Elle avait aussi essayé Meetic. Elle s’était bien amusée à faire tourner en bourrique ses soupirants en ligne, puis avait fermé son compte en réalisant qu’elle y avait passé la moitié de ses soirées.

Caroline adorait flirter, mais aller plus loin la fatiguait. Le célibat était encore, de beaucoup, ce qui lui convenait le mieux. Et elle avait une carrière à mettre en route.

De retour dans son mini-studio sous les toits, elle s’attela à la relecture de son rapport de stage.

Elle n’arrivait pas à se concentrer. La rupture de Noémie la déstabilisait, et leur conversation n’avait pas arrangé son malaise.

Caroline soupira. Elle mit de côté son rapport, lança un épisode de Sex and the City sur son ordinateur, et tâcha de ne plus y penser.

 

 

Chapitre 3

Noémie

La vie suivait son court. La foule de Châtelet les Halles était toujours au rendez-vous, indifférente à l’oppression de Noémie. Cet homme, qui fumait sa cigarette contre un arbre, avait-il déjà vécu cela ? Et eux, qui riaient en se jetant dans les bras l’un de l’autre, savaient-ils qu’ils couraient peut-être à leur perte ?

Noémie passa devant les commerces bariolés, étalages d’improbables piercings, parapluies bleu-blanc-rouge, t-shirts J’aime Paris, posters de Robert Doisneau où deux amoureux figés s’embrassaient… Ces deux-là s’étaient-ils aimés pour toujours ? Paris n’était pas faite pour les histoires qui duraient toujours. Paris était faite pour les baisers fougueux, la passion, les promesses rompues, les scandales… Le fantasme était collectif. Noémie avait fait tache, avec ses cinq ans de premier amour. Voilà qui était réparé.

Un homme récoltait des dons pour le Sidaction. Il était dans le champ de vision de Noémie, elle était dans le sien. Elle hésita trois secondes entre dévier de sa trajectoire ou l’esquiver avec un sourire désolé. La lassitude l’emporta. Elle se laissa accoster et n’eut pas le courage de l’interrompre tout de suite.

Le combat était noble, Noémie n’en doutait pas. Simplement, la noblesse, en ce moment, ce n’était pas trop son truc. Elle était malheureuse. Donc égoïste. Il y avait des jours comme cela… En plus, elle était au chômage, cette histoire de réduction d’impôt, elle s’en fichait. Pas une excuse ? Elle lui avait dit bonjour. Elle avait même fait l’effort de sourire. Un énorme effort. Pas assez ?

Après une minute d’inutiles tentatives de la part du démarcheur, elle le largua. Chacun son espoir déçu.

Continuer à vivre. Aller voir une exposition avec Sophie, un mercredi après-midi. Sortir. Se changer les idées. C’était la démarche à suivre, lui avait-on dit.

Elle arriva devant le centre Georges Pompidou avec vingt minutes d’avance. Elle sortit un carnet et un crayon de son sac, et commença à dessiner. D’un côté, les immeubles parisiens, les magasins de cartes postales, les cafés aux terrasses chauffées, les passants et les touristes. De l’autre côté, Beaubourg, imposant bâtiment à l’architecture absurde, dont elle était incapable de décider s’il était beau ou laid. Science fiction vieillissante. Tuyaux, escaliers, bouches d’aération démesurées, piliers, assemblage de blocs… Le tout entrelacé, losanges, triangles… Monstrueux de détails.

L’essentiel se jouait sur le parvis. C’était le parvis qui donnait au bâtiment son charme décalé, qui excusait cette présence démente, lui offrait une âme. Noémie s’appliqua à dessiner le clown, qui s’y donnait en spectacle avec un succès relatif. Un scooter passa derrière elle, des pigeons s’envolèrent. Trois pigeons vinrent se greffer à son croquis.

Au moins restait-il à Noémie la liberté de créer. Depuis quatre jours, depuis l’impossible, elle dessinait sans relâche. Se décréter artiste-au-cœur-brisé, dans la ville romantique par excellence, aurait pu être du plus bel effet. Comme dans un film d’art et d’essai.
Se prendre pour une artiste, se croire artiste, se définir artiste, se lire artiste dans le regard des autres… Oui, cela aurait pu être tentant. Après tout, un rôle ou un autre. Comme un homme d’affaires qui prétendrait savoir comment fonctionnait le monde, une femme fatale qui ne jurerait que par son indépendance, une mère au foyer qui ne vivrait que pour ses enfants, un scientifique fuyant les mondanités, un militant opprimé par le système capitaliste… Il existait tant de rôles auxquels s’attacher et s’identifier.
Malheureusement, Noémie était trop perspicace sur la nature humaine pour revêtir un nouveau rôle et le défendre à coup d’indignation face à tous ceux qui n’auraient pas compris, cette bande de gueux terre-à-terre insensibles à l’art.

Elle se sentit tout à coup ridicule, avec son carnet et son crayon, devant ce musée. Elle n’était plus une adolescente à la recherche d’une identité qui écrivait des poèmes, gribouillait sur les murs à la craie blanche des refrains existentialistes, s’asseyait en tailleur au milieu d’une place où grouillaient les passants, et emmerdait le monde. Elle était une adulte, diplômée, sérieuse… Chômeuse.

Noémie, lucide sur les stratégies des autres pour se défiler de la vie, se moquait souvent du talent de l’humanité pour inventer des parades et des jeux en déclarant qu’on ne plaisantait pas avec les règles. À la fin, les rôles s’effondreraient toujours, la mort n’épargnerait personne. Noémie, elle, le savait. Elle avait appris à lâcher prise. Elle était au-dessus de ces futilités. À vrai dire, elle était tellement au-dessus qu’elle commençait à se sentir un peu perdue. Et seule. Elle s’était interdit tant de futilités qu’il ne lui restait aujourd’hui plus grand chose pour s’évader de la tournure catastrophique que prenait sa vie.

La pluie s’invita et fit fuir le groupe de touristes amassés autour du clown du parvis. Faute de public, le clown s’en alla. Les parapluies s’ouvrirent. Noémie rangea son carnet et rejoignit la file qui s’étirait devant l’entrée du musée.
Depuis quatre jours, le ressac était puissant. Les vagues de tristesse envahissaient Noémie et repartaient. D’abord, elle se gonflait d’angoisse froide et de monotonie humide. Puis l’espoir d’un répit allégeait son cœur. Et la vague revenait balayer les châteaux de sable. Inlassablement.

Où était Thomas ? Que faisait-il ? Pensait-il à elle ? Pourquoi ne donnait-il pas de nouvelles ? Elle lui avait pourtant écrit de longs emails. Le premier, un tartinage de promesses, d’abnégation et autres niaiseries désespérées, Noémie en avait aussitôt regretté l’envoi. Dans la foulée, elle en avait écrit un second pour rattraper le tire et assurer Thomas qu’elle avait compris qu’il avait besoin de liberté, blablabla, qu’elle allait le laisser tranquille comme il l’avait demandé, blablabla, que l’amour était un choix et qu’elle saurait l’épauler au-delà des doutes, blablabla, qu’elle serait toujours là pour lui, blablabla. Ce deuxième message aussi, elle l’avait regretté. Le troisième, le quatrième, et le dixième aussi. Thomas ne répondait pas, et la fréquence à laquelle Noémie consultait sa messagerie n’y changeait rien. Non, Thomas ne répondait pas. Thomas était malheureux.

Les amoureux, main dans la main, regards affamés, étaient partout. Ils lui étaient indifférents. Il n’y avait en Noémie ni envie, ni rancune. Seulement l’alarmante terreur de ne pouvoir penser à rien d’autre qu’à lui, avec son sourire désolé et son absence de tendresse.

Ils avaient visité ce musée, tous les deux, il y avait longtemps. Ils étaient allés partout, ensemble. Où qu’elle aille, le spectre de Thomas glaçait sa nuque et ses entrailles. Paris s’était muée en une ville fantôme de lui.

 

Sophie

Sophie fit une pause au milieu de l’escalier pour reprendre son souffle, les mains posées sur les hanches et le dos en arrière. Elle n’avait pas beaucoup dormi la nuit dernière. Vivement que le bébé naisse. La sage-femme lui avait dit que les insomnies préparaient son corps à se réveiller la nuit, mais changer une couche et nourrir un bébé ne nécessitait tout de même pas trois heures, yeux grands ouverts, à fixer un plafond noir…

Elle reprit sa montée, accrochée à la rampe. Elle était un peu sur les nerfs depuis qu’elle s’était pesée ce matin. Deux kilos de plus.
Dans le dernier escalier, enfin mécanique, des cuicuis de mouettes sortis de haut-parleurs cachés dans les murs accompagnaient l’ascension des passagers souterrains à l’air libre. Lumineuse idée de la RATP pour accompagner la cavalcade parisienne d’un peu de nature artificielle. La loufoquerie de la situation fit pouffer Sophie, et elle se mit à rêver de vents marins frais faisant voler les capuches et siffler les cordages des voiliers.

Sophie avait beau adorer Paris et toutes ses atmosphères, depuis qu’elle était enceinte, elle se surprenait souvent à rêver à d’autres musiques que celles de la ferraille du métro, des ambulances et des accordéons. Encore un tour des hormones.

Il pleuvait. Quelques ploc-plocs s’ajoutèrent aux mouettes et au port dans la mélodie que Sophie composait dans son esprit.

Noémie l’attendait devant le musée, le regard dans le vide. Sophie enleva sa capuche, libérant ses boucles folles, et fit sursauter son amie en lui pinçant doucement la taille :

‒ Hey meuf ! Là où tu regardes, il n’y a rien.

Noémie se retourna et poussa des exclamations admiratives sur le teint frais et le gros ventre de Sophie.

‒ Pas la peine d’en faire un fromage, rétorqua cette dernière, je suis grosse, c’est tout.

Elles plaisantèrent de tout et de rien jusqu’aux portiques de sécurité. Noémie était si réactive et joviale, riant fort et posant beaucoup de questions, que c’en était suspect. D’ordinaire, elle avait plus l’air absorbée ailleurs. Sophie se douta qu’il se passait quelque chose, mais ne posa pas de questions. En bonne copine, elle savait que si Noémie avait envie de parler, elle parlerait, une fois sauvées les apparences des retrouvailles.

Sophie n’avait pas besoin d’être une fine psychologue pour voir que Noémie ne vivait pas bien son chômage. Sophie avait été le plus à l’écoute possible, ces derniers mois, prenant l’initiative de l’appeler et lui proposant de sortir. Elle devinait que Noémie avait besoin du réconfort discret de l’amitié, et elle le lui offrait volontiers.

La générosité n’était pas purement gratuite, Sophie aussi se sentait désoeuvrée depuis le début de son congé maternité. Les journées d’attente étaient difficiles à combler. Elle n’était pas capable de faire beaucoup plus que dormir et manger, ce qui n’était pas sans lui déplaire, mais elle était aussi supposée prendre l’air et faire de l’exercice. Et parler à des gens lui manquait. Terriblement.

Sophie adorait parler. Elle resta pourtant sans voix lorsque Noémie lui annonça sa rupture.

‒ Merde… finit-elle par dire.

Sophie qui jurait, c’était rare.

 

Noémie

C’était dit, sans larme et sans reproche. Les épaules de Noémie se relâchèrent d’une tension qu’elle n’avait pas soupçonnée.

‒ Je ne t’ai pas appelée tout de suite… Je ne voulais pas t’embêter, tu as mieux à penser.

‒ Je n’ai pas mieux à penser. S’il y a bien un moment où tu as besoin de tes amis, c’est maintenant.

Sophie ne minimisait pas sa douleur, ne répondait pas de travers. Elle savait que c’était grave. Elles savaient toutes. Comme Caroline, elle lui conseilla de passer à autre chose. Ce n’était pas le bon. Sophie témoigna, sa rupture… Elle aussi était passée par là. Tout le monde était passé par là. Ne manquait plus que Noémie.

‒ Tu racontes si tu veux, continua Sophie, sinon on parle d’autre chose.

Evidemment, Noémie raconta. Elle avait l’impression d’avoir fait cela toute sa vie, raconter. Le récit était structuré, les enchainements étaient fluides, les éléments s’ajoutaient. Elle raconta en déambulant dans les salles de l’exposition, prêtant une attention distraite aux œuvres. C’était de l’art abstrait, un art censé pousser à l’introspection. Mais pour Noémie, l’introspection était vaine. Elle se sentait vide, incapable de savoir ce qu’elle ressentait, ne sachant que porter la main à sa poitrine dans l’espoir que l’envie diffuse de vomir, qui ne la quittait plus depuis quatre jours, disparaisse. Elle n’avait même pas l’énergie de se projeter dans les œuvres des autres pour y nourrir ses propres fantasmes d’artiste adulée.

En sortant du musée, Noémie racontait encore. Elles s’installèrent dans un café. Noémie continua de raconter, et après un expresso requinquant, sous les encouragements de son amie, elle prit la décision qui s’imposait.

Le lendemain, elle allait vider de ses affaires l’appartement, dans lequel Thomas vivait encore. Au mieux, écrasé de peine, il réaliserait qu’il voulait qu’elle revienne. Et au pire…

‒ Au pire, il s’en fiche, et alors je m’en fiche aussi. Mon amour vaut mieux qu’un haussement d’épaules.

Sophie leva son verre de grenadine pour trinquer avec la tasse de café. Noémie était gonflée à bloc. Après trois heures à raconter, elle commençait à entrevoir les failles de son couple et les trop nombreux sens-uniques. Thomas était malheureux, d’accord. Mais elle ? Elle ? ELLE ? Allait-elle continuer à se morfondre dans son coin jusqu’à ce qu’il daigne lui répondre, et se retenir jusqu’à l’implosion ? Se retenir de quoi, d’ailleurs ? D’être en colère ? La colère, elle ne connaissait pas. Peut-être était-ce le moment d’apprendre…

Chaque chose en son temps. Se mettre en colère était beaucoup en demander à Noémie. S’en tenir à son plan de récupérer ses affaires allait déjà lui demander plus de courage qu’elle ne pensait en posséder. Elle se poserait la question de savoir si elle était en colère un autre jour.

‒ J’aurais dû tomber enceinte comme toi, dit-elle à peine ironiquement, Thomas y aurait réfléchi à deux fois avant de me quitter. Enfin, toi et Joseph, c’est différent, c’est l’homme de ta vie.

Sophie finit de siroter sa grenadine, le nez froncé en signe de désapprobation.

‒ T’es zinzin, c’était mon ex, Christophe, l’amour de ma vie. J’ai été sur un nuage de béatitude pendant deux ans avec lui, au lycée on était accrochés l’un à l’autre non-stop, on passait nos récrés à nous emballer dans les coins. L’amour fou, je te dis.

Elle se dandina sur sa chaise en gloussant, la bouche en cœur. Belle imitation de l’amour fou.

‒ Lorsqu’on était séparés plus de vingt-quatre heures, je pleurais toutes les larmes de mon corps, et refusais de me nourrir. Tu imagines ? Moi, ne pas manger !

‒ À ce point !

‒ J’étais franchement atteinte. Pour ma santé mentale, il fallait que ça s’effondre. Il a été sympa sur le coup, il a attendu le jour des résultats du bac pour me quitter. Bonnes vacances bien sûr ! Et quand il est revenu…

Noémie se redressa et posa les deux mains sur la table.

‒ Quoi ? Répète un peu ça ! Il est revenu ? Christophe est revenu ?

‒ Oui mais…

‒ Tu ne m’avais jamais raconté !

C’était possible ! L’ex de Sophie était revenu. Donc Thomas allait revenir. CQFD. Thomas était différent. Thomas était le bon. Le cœur de Noémie virevolta.

Sophie, sourire indulgent aux lèvres, ne se préoccupa pas des contradictions successives de l’état d’esprit de Noémie.

‒ Oui, il est revenu, trois mois plus tard, plein de belles paroles et de promesses d’amour. Mais c’était trop tard. Il avait dû vouloir profiter de sa bouille de beau-gosse pubère pour draguer des minettes sur la plage tout l’été avec sa guitare. Avec le recul, je ne peux pas lui en vouloir. Sauf qu’entre temps, j’avais rencontré mon geek de futur géniteur à la FNAC, au rayon jeux vidéos. Il m’a prise pour une geek femelle, un spécimen rare, alors il m’a abordée. Moi je m’étais juste trompée de rayon, je cherchais des cartouches d’imprimante, et je l’ai pris pour un vendeur. Il m’a dit que j’étais une amazone…

Noémie fit semblant de ne pas connaitre l’histoire par cœur. Sophie devenait toujours un peu guimauve lorsqu’elle parlait de Joseph.

‒ Tu imagines ? Une amazone ! Ex ou pas ex, quand on me dit un truc pareil, je tombe amoureuse direct… Non mais sérieux, Joseph n’est pas l’amour de ma vie, c’est pour ça que ça marche entre nous. Cette histoire d’amour de ma vie, c’est un concept absurde. Et si ton mec amour de ta vie se barre à Bora Bora avec une autre minette, ta vie est foutue ? Merci bien.

‒ Hum…

Devant l’absence de réactivité de Noémie, Sophie crut bon de changer de sujet.

‒ Bon et sinon, où en es-tu de ta recherche d’emploi ?

‒ Déprimant… Je ne sais pas par où commencer, j’ai zéro expérience professionnelle, qui voudrait m’embaucher ? Mon stage de fin d’études était naze, tout ce que j’ai appris, c’est à pipeauter des rapports bien mis en page et à feinter le chef pour multiplier les pauses café.

‒ C’est un bon début dans le monde du travail.

Noémie aurait dû faire comme Sophie, des études courtes en alternance, au lieu de persévérer aveuglement sur les bancs de la fac jusqu’à un master ennuyant et sans débouché. Elle serait aujourd’hui dans la vie active, épanouie… Peut-être même propriétaire et enceinte comme son amie. Et Thomas ne l’aurait pas quittée.

Elle se tut. Pour l’instant, sa vie était ratée. Il était trop tard pour revenir là-dessus. Pas la peine de raviver. Il fallait qu’elle garde le peu d’énergie qu’il lui restait pour se concentrer sur son déménagement.

En fouillant dans son porte-monnaie pour payer son café au comptoir, Noémie répéta sa décision à Sophie. Elle était sûre d’elle, c’était le bon choix, elle allait déménager ses affaires et elle…

Que venait de lui dire la serveuse ? Combien coutait le café ?

Son oreille droite se mit à bourdonner. Elle fit tomber une pièce de monnaie qui alla rouler trois mètres plus loin.

La serveuse soupira.

‒ Deux euros trente.

Quoi ? Deux euros combien ? De quoi ?

Cela recommençait… Le flottement… La densité…

Sophie vint à la rescousse de Noémie, paya à sa place, et elles sortirent.

Noémie était en sueur, mais la chaleur était douce.

Oui, elle savait ce qu’elle avait à faire, elle allait déménager… Et pourquoi ne pas partir encore plus loin ? Déménager pour de vrai ? Là où… Après tout, elle savait comment trouver les ailes pour…

Badaboum !

Noémie redescendit sur Terre.

Le monde redevint froid et éparpillé.

 

Sophie

Sophie, un peu sonnée, regarda Noémie s’éloigner. Sa question l’avait prise par surprise. Sophie n’avait pas eu le temps de répondre que son amie s’en était déjà allée.

Pourquoi ne pas déménager pour de vrai ?

Noémie avait-elle lu dans son esprit ? Comment aurait-elle pu savoir que Sophie se posait des questions sur l’appartement qu’ils avaient acheté l’an passé avec Joseph ?

Depuis la grenadine, le bébé n’arrêtait pas de donner des coups. Un peu comme des chatouilles qui ne chatouillaient pas. C’était attendrissant, mais Sophie commençait à fatiguer. Il faisait chaud, tout à coup. Elle s’éventa avec un journal gratuit froissé, trouvé dans le bazar de son sac à main, et se demanda quel était le chemin le plus court pour rejoindre la station de RER.

Il ne fallait pas exagérer, elle était bien dans cet appartement. Bien sûr, elle aurait préféré avoir un jardin, ou au moins un balcon… Mais qui pouvait se payer un jardin en région parisienne, de leurs jours ? Pas eux, en tout cas. Ils avaient une vue dégagée sur le parc d’à côté, plein sud, elle ne pouvait pas se plaindre. Ils avaient eu un vrai coup de cœur à la visite, et avaient eu de la chance que leur offre soit acceptée. Beaucoup de chance. Elle n’arrêtait pas de le répéter. Alors d’où était venue cette question de Noémie, comme un cheveu sur la soupe ?

Sophie avait peut-être mal compris. Noémie n’articulait pas toujours très bien. Elle était parfois trop dans les nuages pour se faire comprendre. D’ailleurs, elle était en train de regarder le ciel lorsqu’elle avait posé cette question. Oui, Sophie avait dû interpréter de travers. Elle prenait tout personnellement ces derniers temps. Ces hormones, décidément…

Mais la bouffée d’angoisse que Noémie avait sans le vouloir activée ne se dissipait pas. Chaque jour, Sophie réalisait avec la même stupeur qu’elle attendait un bébé, et chaque jour, elle s’affolait de ne pas être prête.

En faisant un tour sur elle-même pour localiser un plan de quartier, son regard croisa une enseigne de Picard. Elle s’y précipita et fit une razzia sur les tartes aux poireaux. Ses préférées.

En sortant du providentiel magasin, l’angoisse de Sophie avait diminué. Au moins aurait-elle de quoi se nourrir à son retour de la maternité. Si elle n’avait pas tout mangé d’ici là.

La suite…

J’espère que la lecture de ces 3 premiers chapitres vous a plu ! Si c’est le cas, les personnages de Parfois l’Ange se tait vous attendent pour la suite ;-)

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