Les personnages sont une des clés, si ce n’est LA clé, de l’écriture d’un roman qui fonctionne. C’est autour d’eux que se crée l’intrigue. C’est à eux que les lecteurs vont s’identifier et s’attacher…

Travailler les personnages en amont de l’écriture d’un roman est vraiment important, ça fait une sacrée différence dans l’écriture. Pour cela, il y a un outil : la fiche personnage. Il s’agit pour l’auteur d’en connaitre le plus possible sur chacun de ses personnages. Leur état civil, leur physique, leur caractère, leur enfance, leurs habitudes, des anecdotes les concernant… En remplissant cette fiche, l’auteur apprend à connaitre son personnage et lui donne de la profondeur. C’est ainsi que le personnage trouvera sa voix, sa juste place dans l’intrigue principale et les intrigues secondaires… Et sa crédibilité !

Je n’invente rien. C’est dans tous les manuels d’écriture, les cours et les ateliers.

Il est facile de trouver des modèles de fiches personnages en ligne (par exemple celle très complète de Mademoiselle Cordélia). Personnellement j’ai utilisé celle trouvée dans le livre Mes secrets d’écrivain, d’Elizabeth George (le manuel qui m’a appris à écrire un roman). Mais j’y ai ajouté deux catégories de mon cru… Et c’est là mon secret, qui n’en sera bientôt plus un. Accrochez-vous, la suite est un peu métaphysique !

Il y a plusieurs années, j’ai lu un livre qui a, pour ainsi dire, changé ma vie… J’exagère peut-être un peu, histoire de vous tenir en haleine, mais à peine. Disons que ce livre m’a permis d’en comprendre beaucoup sur moi-même, sur mon fonctionnement, et sur les êtres humains de manière générale.

Ce livre, c’est Les cinq blessures qui empêchent d’être soi-même, de Lise Bourbeau.

cinqblessures

D’après l’auteure, il existe cinq types de blessures, auxquelles correspondent cinq types de masques. En gros (mais vraiment en gros), nous vivons des événements – blessures – pas folichons pendant notre enfance (Papa Maman et tout et tout), et nous mettons en place des défenses – masques – pour survivre à l’insupportable souffrance engendrée. Sauf qu’une fois adultes, ces masques perdurent…

Certains vivent avec leurs masques quasiment en permanence. Pour d’autres, les masques ne refont leur apparition qu’à chaque fois qu’une blessure est réactivée… Ce qui est inévitable tant que la blessure n’est pas intégrée.

Voici les cinq couples blessure / masque associé :

– rejet / distant
– abandon / dépendant
– trahison / contrôlant
– humiliation / masochiste
– injustice / rigide

En quoi cela est-il utile à la construction de personnages ?

À chaque masque correspond, non seulement un type de comportement, mais également des traits physiques (visage et corps), une allure, des gouts, des tics de langage, un rapport à la sexualité ou à la nourriture, et même des maux et des symptômes physiques…

Choisissez une ou deux blessures principales à un personnage, et vous avez grâce à ce livre de quoi le construire, avec des petits détails qui feront mouche, de manière crédible, et surtout… Attachante !

En effet, c’est grâce à leur vulnérabilité que l’on s’attache aux personnages d’un roman. Un personnage lisse, sans blessure, sans masque, n’a aucun intérêt. Ça n’existe pas dans la vraie vie.

Certes, les gens heureux, équilibrés et ayant fait la paix avec leurs blessures, ça existe. Mais ça ne fait pas des romans très excitants (imaginez Poudlard avec seulement des petits Dumbledore).

Un roman devient intéressant lorsque l’équilibre est brisé. C’est autour de cela que se crée l’intrigue. En gros, c’est lorsque leurs blessures sont réactivées que les personnages sont intéressants. Comment vont-ils surmonter la blessure et aller au-delà du masque (ou pas) ? C’est là que le lecteur s’identifie, se reconnait, voire reconnait des gens de son entourage. Dans les blessures. Et dans les masques. Même inconsciemment.

Exemple grossier : la femme d’Alphonse le trompe, il en est certain. Sa blessure de trahison est violemment réactivée, son masque de contrôlant est exacerbé. Il était déjà du genre à fouiller dans les poches, mais là il embauche carrément un détective… Qu’il finit par virer (cet incompétent), car on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Il a de larges épaules et il aime bien le montrer avec des t-shirts près du corps… Alphonse va-t-il pouvoir apprendre à faire confiance à sa femme, ou va-t-il commettre un meurtre avant ?

Autre exemple pas moins grossier : Jules s’intéresse de moins en moins à Thérèse, ce qui réactive la blessure d’abandon de cette dernière, et donc son masque de dépendance. Alors elle s’accroche, elle s’accroche… Bon sang, elle va arrêter de s’accrocher comme ça, oui ? Il n’en a rien à faire d’elle, Jules, et elle devient carrément flippante à s’accrocher. Mais non, elle ne peut pas lâcher. Elle a besoin de lui. Elle perd des kilos, sa vue baisse, sa peau tombe, elle boit trop, elle devient l’ombre d’elle-même… Thérèse saura-t-elle se dépêtrer de cette dépendance affective qui la ronge ? (si possible autrement qu’en remplaçant Jules par Gustave)

Ok, pas besoin de faire dans la caricature, ni de TOUT mettre sur le dos des blessures/masques de chacun. Les êtres humains sont des petites choses plus complexes que cela. Les intrigues et rebondissements d’un roman ne sont pas tous liés aux blessures et aux masques de ses personnages. Nos blessures ne sont pas forcément aussi pathologiques que chez ce gros lourdaud d’Alphonse ou cette folle de Thérèse. Et tant qu’à faire, autant que nos personnages restent sympathiques.

Bien sûr, toute cette analyse en amont des personnages ne se voit pas à la lecture. C’est dans le coin de la tête de l’auteur, et ça y reste. Enfin, c’est tout l’art d’être écrivain

Dans son livre, Lise Bourbeau va plus loin en affirmant qu’avant notre naissance, notre âme choisit où, quand et comment elle va s’incarner, et quelles blessures nous venons “soigner”. Car nos blessures dépendent aussi de nos vies antérieures, voyez-vous… Oui, je sais, c’est métaphysique. Je vous avais prévenus.

Le mieux, si votre curiosité est attisée, est encore de lire le livre pour vous faire votre propre opinion.

Que vous partagiez ou non la vision spirituelle du monde de l’auteure, que vous croyiez ou non à la réincarnation, ce livre est une mine d’informations pour construire des personnages crédibles. Et si vous n’adhérez pas aux croyances présentées dans le livre, il suffira de ne garder que l’aspect “psychologique” du principe blessures/masques. Il y a même, pour nous faciliter la tâche, une page récapitulative de toutes les caractéristiques émotionnelles, comportementales et physiques (avec dessins) associées à chaque blessure/masque.

On peut aller jusqu’à déterminer précisément les événements de l’enfance du personnage ayant conduit à ce qu’il ait ses masques, et les inclure dans sa fiche personnage, mais ce n’est pas obligatoire. Ça pourra servir ou non l’intrigue, ou juste permettre à l’auteur de connaitre son personnage… Et de le rendre encore plus vrai !

Bref, être écrivain, c’est (aussi) être un fin psychologue.