J’ai une qualité, un défaut, une bénédiction, une malédiction, un don, une habitude, une caractéristique… On l’appeler de plusieurs manières, selon les circonstances, selon les conséquences. Pour être la plus générique possible, et éviter d’y mettre des jugements, je vais l’appeler une “manière de fonctionner”.

Cette manière de fonctionner, c’est que je vois. Je ne sais pas m’en empêcher. Je vois, et j’analyse, tout, tout le temps.

Il n’est pas si loin le temps où j’étais perdue non-stop dans mes pensées, totalement identifiées à elles. Aujourd’hui, je sais reculer, me placer en observatrice… Enfin, pas tous les jours, non plus.

Même si l’identification à la forme (ego, mental, pensées compulsives, etc.) a perdu de sa force, cela n’empêche pas mon cerveau de fonctionner ainsi : il voit, et il analyse, tout, tout le temps. Pourquoi fonctionnerait-il autrement ? C’est ainsi qu’il s’est construit.

Le hic, c’est que j’ai tendance à voir surtout ce qui ne va pas.

Cette manière de fonctionner est très pratique pour être écrivain. En cela, elle est une bénédiction. L’introspection, c’est mon dada. Je suis une bonne psychologue, je capte bien les blessures et les fonctionnements des êtres humains, et les petits détails qui vont avec. Ça me donne une source intarissable d’inspiration pour créer des personnages crédibles et attachants (attachants parce qu’imparfaits). Mon talent de psychologue s’arrête là, par contre. Je ne possède pas l’écoute et l’empathie nécessaires pour être “psy”, c’est-à-dire aider les gens en face à face. Non, moi mon truc, c’est de voir que les gens sont imparfaits, de plus ou moins comprendre comment et pourquoi, et d’en faire des histoires. Drôles, de préférence. Bref, je vois, j’analyse, et je transforme en mots (sinon ça tourne sans but dans ma tête et je deviens folle).

C’est une malédiction dans le sens où je suis facilement déçue. Parce qu’après les périodes de rencontres où tout le monde il est beau et merveilleux, arrive forcément le moment où je vois que, ah non en fait, y’a des trucs qui ne vont pas. Je vois la non-perfection des uns et des autres, et ayant du mal à le supporter parfois, je m’isole.

Parce ce qu’il y a toujours des trucs qui ne vont pas. C’est inévitable, dans un monde de dualité.

C’est d’autant plus une malédiction que la première personne dont j’ai du mal à supporter la non-perfection, c’est moi-même.

Quand j’étais enfant, je m’imaginais que le monde des adultes était un monde sérieux fait de certitudes, de vérités, de gens qui savent ce qu’ils font, et en fait… Mais qui m’a fait croire un truc pareil ?? Je vais de désillusion en désillusion, là…

Dans une autre vie, j’ai même fait une incursion professionnelle dans le domaine des déchets radioactifs. Je devais me dire inconsciemment que là, les gens sauraient ce qu’ils font, quand même ! Et bien, même là, ce sont des êtres humains aux manettes, qui font des erreurs. Oups. Une désillusion de plus.

Depuis que j’ai sorti mon premier roman et que j’expérimente tout un tas de trucs dans les domaines du web-marketing et de l’auto-édition, je ne peux donc pas m’empêcher de VOIR.

Je vois bien que ce que font les autres n’est pas parfait, je vois que ce que je fais n’est pas parfait. Je vois que malgré ma résolution pour 2016 de ne plus m’excuser d’être, je continue souvent de m’excuser, de ne pas oser rayonner complètement à ma juste humilité… En visionnant ma dernière interview avec Sylvie Ptitsa (si vous ne l’avez pas vue, regardez-la donc, malgré sa non-perfection), je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir tout un tas de petits trucs imparfaits dans ma manière de parler, de ne pas finir mes phrases, de ne pas être une oratrice confirmée qui va droit au but et dont le message est 100% fluide. En lisant certains de mes articles précédents, je peux percevoir où s’échappe le manque de confiance en moi, où la réalité ne colle pas tout à fait avec mes fantasmes (ou l’inverse ?)… Bref, je vois avec lucidité que je ne suis pas parfaite.

ET MERDE !! Je partage tout ça publiquement… Ça va se voir !!!! Je n’ai pas confiance en moi ! En plus je me répète et je radote avec mes histoires de confiance en soi ! Tout écrivain sérieux lisant mes textes va voir à quel point je suis débutante ! Toute personne qui a fait les études qu’il faut va bien va rire et me traiter de bébé-cadum !

Ce syndrome a un nom, je viens de le découvrir : le syndrome de l’imposteur.

Il a une antidote : OSER.

Ah… Ces jugements dans lesquels on peut baigner… Au point de me censurer ? Non, ça c’est fini, je ne me censure plus. Je ne suis pas parfaite, ça va se voir, et je continue ma route. Parce que je n’ai pas d’autre moyen d’aller au-delà de mes imperfections qu’en les exposant, en les voyant, puis en m’améliorant.

Est-ce que je dis à mon fils de trois ans que son emploi du subjonctif n’est pas adéquat, que s’il continue de parler comme ça, ça va se voir, qu’il ne comprend rien à la conjugaison française, et qu’il ferait mieux de se taire ?

L’exemple est exagéré, mais… l’est-il vraiment ? N’est-ce pas ce que nous faisons tous les jours, en nous censurant parce qu’imparfaits, et en critiquant les autres là où ils ne font que s’exprimer et apprendre à leur manière ?

Tous les jours, je vois. Je suis témoin de relations imparfaites et de communications bancales entre êtres humains, y compris les miennes. Je lis des textes imparfaits, y compris les miens. J’observe mes tactiques de fuite de la réalité, et le résultat de mes blessures sur mon quotidien et mon rapport aux autres. Je vois, j’analyse, et je retranscris en mots, si possible avec humour et un peu de poésie. Parce que c’est ma “manière de fonctionner” et que j’ai choisi d’en faire un “don”, par l’écriture.

Je ne suis pas parfaite, et en m’exposant par l’écriture et sur internet, ça va se voir. Ça se voit. Ça se voit d’autant plus quand je m’exprime dans une vidéo sur youtube, fichtre ! Voilà, ça se voit. Et moi, j’apprends.

En écrivant, j’apprends à transformer ma “manière de fonctionner” en “talent”, c’est-à-dire quelque chose qui se travaille, se cultive, et évolue. En m’exposant publiquement, j’apprends à oser et à avoir la bienveillance de m’accepter sans me juger. Cela ne m’empêche pas d’être lucide et d’aller de l’avant pour progresser en apprenant de mes erreurs. Tout comme, même si je me contrefiche royalement de l’utilisation bancale du subjonctif de mon fils de trois ans, ça ne m’empêche pas de m’adresser à lui avec une conjugaison plus jolie, sans jamais lui faire remarquer qu’il se trompe, pour qu’il apprenne par imitation et progresse à son rythme et à sa sauce… en bâtissant sa propre manière de fonctionner, d’apprendre et de grandir.

Et puis…

Comment la perfection pourrait-elle s’exprimer le mieux, si ce n’était par la reconnaissance de la non-perfection ?